J'ai vu "Interstellar"

Le 20 Novembre 2014 par 2 retours » • Partagez » Partagez cet article sur Facebook Partagez cet article sur Google+

C'est la première fois que je rends compte d'une sortie cinéma... Ce n'est pas tant l'excellence du film en question, Interstellar de Christopher Nolan, 2014, mais plutôt les réminiscences qu'il a fait naître qui me poussent à en parler. Il m'a semblé impérieusement urgent d'approfondir ces souvenirs évoqués fugacement pendant la projection pour les confronter à ce que le film raconte. On a vite fait d'oublier. Je suggère au lecteur de voir le film avant de lire la suite - bien que ce qui suit ne constitue pas un divulgâchis ("spoil") ...

Tout d'abord, comme d'habitude dans bon nombre de films anglo-américains, le point de vue est strictement nord-américain. Le "reste de monde" (ROW pour les brittons) n'existe pas... Ce préalable étant posé, j'en viens aux liens qui me sont apparus entre ce film et d'autres vus dans la passé.

Le film débute comme un "western" dans un paysage de la campagne profonde des États-Unis d'Amérique. Mais en fait, aucune localisation n'est précisée. La situation décrite, de grandes plaines vouées à la mono-culture intensive du maïs et sujettes à des tempêtes de poussière, doit sans aucun doute éveiller des échos dans l'imaginaire nord-américain. En effet, des tempêtes de poussière dévastatrices se sont déjà produites dans les grandes plaines du Texas dans les années 1930-40, en pleine récession économique faisant suite à la grande crise de 1929.

Tempête de poussière près de Stratford, Texas, 18 avril 1935.
Cliché Wikimedia Commons/NOAA (clic : lien direct vers la page)

Pour les nord-américains, il ne s'agit donc pas de science-fiction, mais bien d'une possibilité malheureusement trop réelle. Pour le "reste du monde", il s'agit au contraire d'une menace liée aux changements climatiques *à venir*, mais pas d'une réalité déjà vécue. Nous ne pouvons pas voir ce moment du film comme peuvent le voir et le comprendre les américains du nord. Sur ce sujet, nous sommes déjà plus dans la fiction qu'ils ne le sont. Le "nous" que j'utilise ne comprend pas les jeunes générations qui bien évidemment sont à peu près à égalité, la culture américaine infusant lentement les autres cultures.

Henry Fonda dans "The grapes of Wrath"

Les lecteurs les plus cinéphiles - ou les plus âgés - auront sans doute vu "Les raisins de la colère" de John Ford avec Henry Fonda, sorti en 1940, ou lu le roman éponyme de John Steinbeck édité en 1939 - avoir vu et avoir lu n'étant pas exclusifs l'un de l'autre - œuvres dans lesquels les "fermiers" sont poussés sur les routes par leur faillite, laquelle est en partie due, pour certains, aux évènements climatiques sus mentionnés.

Mais, dites-moi, de grandes surfaces de maïs, des routes poussiéreuses qui se coupent à angle droit, une course à travers les rangs de maïs, un avion qui survole les champs... ça ne vous rappelle rien ? C'est une des premières scène de "Interstellar". J'ai tout de suite pensé à une scène fameuse de "La mort aux trousses" d'Alfred Hitchcock.

À propose de culture partagée, pas forcément américaine, je pense que tous les spectateurs, où qu'ils soient dans le monde, auront revu mentalement les images des récents grands tsunamis (Thailande 2004, Japon 2011) à un moment particulier du film.

Tsunami de 2004 en Thaïlande

Je ne veux pas trop divulgâcher (déflorer) le film, mais je ne peux pas résister à l'envie de souligner la beauté réaliste des images de l'espace. Le début du film dans l'espace se passe aux abords de Saturne et ce sont sans doute des images réelles de la planète, provenant des clichés du télescope spatial Hubble, qui ont été utilisées ou qui ont servi de modèle.

Credit: NASA, ESA, Martin Kornmesser (ESA/Hubble)
De même, les représentations du "trou de ver" ou du "trou noir" nommé Gargantua, sont très proches de ce que les scientifiques ont imaginé. On ne peut pas dire que ces images sont "réalistes" parce que de tels objets exotiques n'ont jamais été observés réellement directement (quoi que certains sites puissent prétendre à propos des trous noirs), mais elles sont plausibles et en bon accord avec les hypothèses en cours les plus sérieuses à l'exception peut-être de l'oubli (volontaire paraît-il) de l'effet Doppler-Fizeau qui devrait rendre la représentation du trou noir asymétrique.
Simulation de trou noir tenant compte de l'effet Doppler-Fizeau
image JP Luminet dans Wikipedia (cliquer sur l'image).
Voir aussi une simulation animée sur Slate.fr

Indéniablement, "Interstellar" m'a rappelé "2001, l'odyssée de l'espace", au moins par certains aspects. Sans en dire trop sur "Interstellar", je peux rappeler que "2001" c'est l'histoire de la découverte d'un artefact étrange sur la Lune. Cette découverte, gardée secrète par les nord-américains, est à l'origine d'une mission spatiale d'exploration... Je laisse au lecteur le soin de trouver les similitudes dans "Interstellar". Le vaisseau "Explorateur Un" (Discovery One) de "2001" est tout en longueur pour tenir compte de la nécessité d'éloigner les propulseurs des zones de vie situées à l'avant. En revanche le vaisseau "Endurance" d' "Interstellar" ressemble plus à la station orbitale de "2001" ou à une super Station Spatiale Internationale (ISS).

Les vaisseaux Discovery 1 de 2001 (à gauche) et Endurance d'Interstellar.

La destination de la mission de "2001" est la planète Jupiter, alors que le départ de la mission d' "Interstellar" se fait depuis le voisinage de la planète Saturne. Mais au moment de l'arrivée à destination pour "2001" ou à celui du départ pour "Interstellar" les séquences de "plongée" se ressemblent de façon frappante. Bien sûr dans l'intervalle entre la sortie de ces deux films, le traitement numérique est apparu, mais les différences de rendu ne sont pas fondamentales et "2001" n'est pas surpassé. "Interstellar" propose un second exemple de "plongée" au moment de l'entrée dans le trou noir. Dans ce dernier épisode, ce sont les images en gros plan du visage de Joseph Cooper dans on casque qui rappellent fortement celles du visage de Dave Bowman lors de la partie finale de l'arrivée sur Jupiter. Je ne peux pas croire que ce soit un hasard.

Dave Bowman arrive sur Jupiter (2001, l'odyssée de l'espace). Photo tumblr./mfk00

Il n'y a pas beaucoup de similarités entre l'ordinateur HAL de "2001" et TARS et CASE, ceux d' "Interstellar". J'aime beaucoup les possibilité de paramétrage (humour, franchise, ...) des ordinateurs/robots d' "Interstellar". Je vois en revanche comme une ressemblance entre l'aspect de ces ordi-robots au repos et le fameux monolithe de "2001", mais aussi avec l'image que je me suis faite des monolithes du roman "Le vaisseau des voyageurs" (Robert Charles Wilson). Du côté des similarités, le contenu d' "Interstellar" a rallumé dans ma mémoire les images que je m'étais construites en lisant "Éon" de Greg Bear et son astéroïde-tunel apparu dans le système solaire. [message pour Jue : je suppose que c'est toi qui a la série Éon - Éternité - Héritage ? J'aurais bien fait une photo de la couv]. Dernière réminiscence, le film Cube (Vincenzo Natali, 1997), pour la partie d'Interstellar qui se passe après que Cooper a pénétré le trou noir.

Concernant la véracité scientifique, le film reste proche du sans faute. Il y a bien les vagues géantes qui n'assèchent pas les vingt centimètres d'eau de la planète de Miller quand elles arrivent qui me posent problème. Mais c'est un détail. J'avoue aussi avoir douté de l'effet de la gravitation sur l'écoulement du temps, mais vérification faite, cela fait bien partie des conséquences de la théorie de la relativité générale. J'ai appris quelque chose. Ce qui est sûr, c'est que vers la fin, le film prend son envol fictionesque. Par exemple, il ignore toute question sur les conséquences éventuelles des paradoxes temporaux puisque le personnage principal interagit avec lui-même à travers le temps. Mais comme ceci se fait (implicitement) à travers des univers parallèles on peut accepter cette transgression à la SF classique ? À ce moment du film on est d'ailleurs totalement dans la fiction. Contrairement à l'hypothèse scientifique du trou noir qui implique qu'au delà de ce qu'on appelle son "horizon" rien ne peut plus en sortir, l'ordi-robot TARS prétend pénétrer le trou noir et en faire ressortir des informations indispensables au sauvetage de l'humanité. Si on accepte cette éventualité, dont l'impossibilité n'est après tout que théorique, le film reste cohérent.

"Interstellar" ne m'a pas produit le même effet sidérant que "2001" - évidemment il vient après et comme dit Jean-Pierre, pour "2001" j'étais plus jeune... La seconde partie de "2001" était plus dans l'ambiguïté et même dans la poésie voire dans la métaphysique. "Interstellar", même s'il soulève le problème intellectuel de l'avenir de l'humanité, reste en revanche de bout en bout dans l'action et dans le domaine de la fiction scientifique pure et dure. En conclusion j'ai bien aimé et je le recommande.

Pour prolonger le film - ou pour se préparer à aller le voir - je recommande de visiter le site de la revue "Wired" qui propose un "prequel" (clic) en bande dessinée par le réalisateur Christopher Nolan lui-même avec l'aide du dessinateur Sean Gordon Murphy. NB à la relecture, je trouve que ce site est un peu trop exigeant du point de vue des publicités...

Remarque subsidiaire : avez-vous noté comme les titres des films anglo-américains sont de plus en plus conservés dans leur langue d'origine non traduits ? C'est contraire à la loi du 4 août 1994, dite "loi Toubon". Fera-t-on la même chose pour les films Japonais ou turcs ?