Temps futurs

Le 15 Novembre 2017 par Réagir » • Partagez » Partagez cet article sur Facebook Partagez cet article sur Google+
Temps futurs

Mille huit-cent-cinquante-trois. Victor Hugo envisage un avenir radieux dans un poème intitulé "Lux" (lumière) (1). Voici les premiers vers :

Temps futurs ! vision sublime !
Les peuples sont hors de l'abîme.
Le désert morne est traversé.
Après les sables, la pelouse ;
Et la terre est comme une épouse,
Et l'homme est comme un fiancé !

 Cette utopie, n'est-elle pas magnifique ?

 Trois quarts de siècle plus tard, Aldous Huxley a, quant à lui, une autre vision des temps futurs, bien moins radieuse. Son roman bien connu "A brave new world" ("Le meilleur des mondes"), écrit en 1931, était déjà, au contraire, une dystopie. Et sa vision se fait encore plus noire en 1948, au sortir de la seconde (devrons-nous, un jour, écrire 'la deuxième' ?) guerre mondiale, dans une nouvelle dystopie intitulée "Temps futurs" dans sa traduction française (2). Dans la première partie du roman, deux compères appartenant au monde du cinéma sont à la recherche d'un vieux scénariste. Ils apprennent qu'il est mort et emportent son dernier scénario. La seconde partie du roman est la transcription du scénario. Une équipe en provenance de Nouvelle Zélande, région épargnée par "la Chose", débarque dans une Californie dévastée où survit une société humaine modifiée. C'est une dystopie, ai-je proposé, mais la lecture de ce que Huxley écrit page 122 de la version française m'a frappé par les résonances du contenu avec l'actualité de 2017 ! Au point que je m'interroge, peut-on encore parler de dystopie - en tout cas pour ce passage ? Voyez par vous mêmes :

 Dès le début de la révolution industrielle, il (*) avait prévu que les hommes seraient gratifiés d'une présomption tellement outrecuidante pour les miracles de leur propre technologie qu'ils ne tarderaient pas à perdre le sens des réalités. Et c'est précisément ce qui est arrivé. Ces misérables esclaves des rouages et des registres se mirent à se féliciter d'être les Vainqueurs de la Nature. Vainqueurs de la Nature, vraiment ! En fait, bien entendu, ils avaient simplement renversé l'équilibre de la Nature et étaient sur le point d'en subir les conséquences. Songez donc à quoi ils se sont occupés au cours du siècle et demi qui a précédé la Chose (*). À polluer les rivières, à tuer tous les animaux sauvages, au point de les faire disparaître, à détruire les forêts, à délaver la couche superficielle du sol et à la déverser dans la mer, à consumer un océan de pétrole, à gaspiller les minéraux qu'il avait fallu la totalité des époques géologiques pour déposer. Une orgie d'imbécilité criminelle. Et ils ont appelé cela le Progrès. Le Progrès !

Illustrations:

  • Entête : photo capturée par IrKu dans les Alpes mancelles (Sarthe) à l'aie de sa tablette Samsung. J'ai choisi ce paysage parce qu'il répond, je pense, aux vers de Victor Hugo, et aussi parce qu'il illustre ce que nous sommes en train de perdre, comme le prédit Aldous Huxley...
  • Corps du texte : illustration proposée sur Wikipedia pour illustrer l'article sur Bélial (auteur de la photo : H Haugland)

(1) Poème "Lux", daté 16-20 décembre 1853 dans le recueil "Les châtiments", écrit par Victor Hugo en exil à Jersey (à cette époque, Jersey était un endroit respectable). Lire le poème en entier (clic).

(2) extrait de in "Ape and essence" par Aldous Huxley, 1948; traduction française "Temps futurs" par Jules Castier , coll. Pocket, 2013, Plon ed. ISBN : 978-2-266-23965-3