Grand-père n'est pas "mort pour la France"

Vendredi 11 Novembre, 2011 par admin1 réaction »Partagez

Mon grand-père est né en 1884, il est donc, comme on disait, de la classe 1904, année de ses 20 ans révolus. Depuis 1872 (loi Cissey), le service militaire était "universel" et d'une durée de vingt ans, dont cinq ans d'active (portée à 25 ans dont 3 ans d'active par la loi Freycinet du 15 juillet 1889) et 4 ans de réserve, sans possibilité de remplacement comme c'était possible dans la loi précédente.

Les tableaux de recensement des jeunes hommes de la classe étaient établis en fin d'année; ils servaient au tirage au sort qui était effectué "au chef-lieu de canton, en séance publique, en présence du préfet assisté des maires du canton". Le numéro tiré au sort déterminait pour chaque conscrit la durée de son incorporation en fonction des chiffres décidés par le ministère. Ceux qui tiraient un "bon" numéro ne resteraient qu'un an sous les drapeaux au lieu de 3 ans. Tous les hommes d'une classe d'âge d'un canton portés dans le tableau de recensement passaient ensemble le Conseil de révision : une visite médicale et un interrogatoire décidait de leur aptitude à être appelé sous les drapeaux et de l'arme dans laquelle ils allaient servir.

Dessin des A.D. du Loir-et-Cher : conseil de révision (image recadrée).
NB mon grand-père n'a pas passé le Conseil de révision en Loir-et-Cher.

L'incorporation était effective au 1er novembre de l'année de l'inscription au tableau de recensement, donc en pratique dans l'année des 21 ans des conscrits. Grand-père a donc tiré un numéro au sort lors de l'examen du tableau de recensement de sa classe en 1905 et a été incorporé en novembre de la même année. Je ne sais pas encore, son livret individuel (livret militaire) ne m'ayant pas été transmis et n'ayant pas encore eu le loisir d'aller consulter les listes de recrutement cantonal dans son département d'origine, si son numéro était "bon" ou "mauvais". Mais de toutes façons, en mars 1905, année de son incorporation, la loi Berteaux supprime le tirage au sort et instaure le service militaire obligatoire pour tous pour une durée de 2 ans. C'est une bonne nouvelle pour ceux qui avaient tiré un "mauvais" numéro, et une moins bonne nouvelle pour les autres ! Une chose est donc certaine, mon grand-père a effectué au moins deux ans de service militaire à compter de 1905 avant d'être versé dans la réserve en novembre 1907.

Septembre 1914 à Vierzon,
5ème Régiment du Génie

En août 1914, tous les hommes de l'active (classes 1911-1913), de la réserve (classes 1900-1910) et de la territoriale (classes 1886-1899) sont mobilisés. Grand père n'y a pas échappé puisqu'il envoie, en septembre 1914, une photo - carte postale de lui au dos de laquelle il se dit "réserviste au 5ème Génie / 1er dépôt : Vierzon". Je n'ai pas (encore) le détail de son pacours militaire, mais, en avril et décembre 1917, il est dans l'Armée d'Orient à Salonique d'où il envoie des photos à sa femme et son cousin. On sait que l'Armée d'Orient ne rentre pas en France sitôt l'armistice signé. Une partie (ou la totalité ?) est renommée Armée Française de Hongrie, puis de Bulgarie, territoires où elle opère. Une autre partie a sans doute été incorporée à l'Armée du Levant en 1919, et envoyée en Syrie où elle restera au moins jusqu'à la fin 1920. Ce qui est sûr, c'est que, selon mon père, ma Grand-mère pensait que son mari ne reviendrait pas de la guerre parce qu'il s'était "trouvé une mousmée" en Orient; on peut la comprendre si on considère que son mari n'était toujours pas de retour un an et demi après la fin officielle de la guerre. Le retour retardé de mon poilu d'Orient pourrait bien être un élément qui a contribué à la séparation de mes grands-parents, au même titre que les changements psychologiques induits, chez Grand-père comme chez tous les poilus, par autant d'années de guerre.

Donc finalement mon grand-père est tout de même revenu de la guerre. Je l'ai connu. Trop peu. Il aurait sans doute eu droit, comme tous les "poilus d'Orient" à la "Médaille Commémorative d'Orient" (loi du 15 juin 1926), mais comme il fallait faire la demande de certificat et que je n'en ai jamais entendu parler par mon père, je suppose que Grand-père n'a rien demandé. Comme tous les poilus, qu'ils soient indemnes ou meurtris, psychologiquement ou physiquement, il était rentré de cette "sale guerre" en espérant qu'elle était la "der des der", ultime raison de survivre. Il n'est pas "mort pour la France", il a "survécu pour la France". Cela n'est pas moins honorable. Ce 11 novembre 2011, je pense à lui.

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