Victor, mort à Hébuterne

Le 13 Novembre 2014 par Réagir » • Partagez » Partagez cet article sur Facebook Partagez cet article sur Google+
Prolégomènes. Cet article nécessite quelques explications liminaires qui pourront sembler une lourdeur à certains, c'est pourquoi je propose que leur affichage soit une décision laissée au lecteur. Cliquer pour afficher la suite ...

Rencontre à la ferme.

La promise (carte postale)

En 1906, Victor Adjutor Marie, originaire de Courvaudon, est domestique à la ferme de M. Croisy dans le hameau du Fossard à Ernes, à la limite du village voisin de Maizières. Il y travaille en compagnie de deux autres domestiques, des gars de Maizières, Louis Bouillot et Octave Toutain. Léonie Louvel est une jeune femme d'une vingtaine d'années habitant le hameau du Fossard. Elle travaille comme journalière et il est fort probable, que, suivant les travaux à faire, elle est embauchée également à la ferme de M. Croisy. Quoi qu'il en soit, voisinage aidant, Victor rencontre Léonie. Victor, jeune homme châtain aux yeux bleus et au menton volontaire, est "un biau qu’à tous ses membres". Victor séduit Léonie et il ne se contente pas de "tâter le blé à travers la pouque". Les deux amants se "fréquentent" assez assidûment, si bien que Léonie se retrouve bientôt "en train d'bi faire". Ils ont un puis deux enfants... (*)

Vie de couple. En fait, Victor et Léonie vivent en couple pendant au moins trois ou quatre années avant de penser au mariage. Ils ont ensemble deux pouchins de haie, comme on disait en Calvados. Une première fille, Jeanne Valentine, naît le vingt-deux juin 1907 et une deuxième fille, Adèle Magdeleine Odette, voit le jour le quatorze février 1909, juste une semaine avant le mariage de ses parents.

Cousin de Pierrot. Est-ce la pression sociale qui est à l'origine de la décision du couple de se marier ? L'exemple de Gustave, frère de Léonie, qui se marie à Ernes le cinq janvier 1909 avec Léontine Marguerite est sans doute pour Léonie une incitation à l'imiter. Mais surtout, avec deux enfants, le couple a la certitude que leur histoire commune peut et doit durer. De plus, en octobre 1908, Victor vient d'effectuer sa seconde période d'exercices dans le cadre de la Réserve d'active. Dans deux ou trois ans, on ne sait plus trop bien car la loi militaire a encore changé en 1905, il passera dans la Territoriale. Il n'aura alors plus qu'une courte période de huit ou neuf jour à faire, en principe en 1914. Il est donc quasiment libéré des obligations militaires et tout entier à sa famille. Toujours est-il que le vingt février 1909, une semaine après la naissance de leur deuxième fille, Odette, Victor Adjutor Adrien Marie épouse Léonie Marie Louvel à Ernes. Il a presque trente-et-un ans et elle a déjà vingt quatre ans. Leur mariage est l'occasion de "régulariser" totalement leur situation en reconnaissant officiellement leurs deux enfants en présence du père de Léonie, Pierre Anatole Louvel, et de l'ami Louis Bouillot.

En épousant la cousine Léonie (*), Victor devient donc le cousin par alliance de grand-père Pierrot.

Après le mariage, Victor fera trois autres enfants à Léonie. Le premier, une fille prénommée Élise, née le 11 mai 1910, décède après seulement quelques jours, le 17 mai. Dix-huit mois plus tard, le 13 décembre 1911, c'est une nouvelle fille, Charlotte Jeanne Pauline Adrienne, qui vient remplir la maison familiale de ses cris. À peine plus d'un an plus tard, le trois janvier 1913, un garçon, sans doute espéré par Victor dans cette famille de filles, est hélas mort-né.

Une enfance à Courvaudon.

 Victor Adjutor Adrien Marie est né le dix mai 1878 à Courvaudon en Calvados. Au moment de sa naissance, son père, Pierre Armand Marie, a vingt-six ans et sa mère, Marie Adèle Blais en a vingt-sept. Entre 1876 et 1891 la famille est recensée au hameau du Nidalos à Courvaudon.

Courvaudon. Recensement de 1886. Hameau du Nidalos. Famille Marie-Blais.
En 1891, Victor, qui a alors treize ans, est le plus âgé des enfants encore présents sous le toit familial. C'est probablement sa dernière année à l'école qu'il fréquente depuis ses six ans, en fait depuis qu'elle est devenue gratuite et obligatoire en 1884 sous le ministère Jules Ferry. Sa sœur aînée, Armandine, âgée de seize ans, n'est déjà plus à la maison, sans doute est-elle domestique et logée chez son patron. Victor reste donc avec sa petite sœur Alice âgée de neuf ans et ses deux frères, Albert et Alphonse, âgés respectivement de six ans et cinq ans. Son père, qui a trente-neuf ans, exerce la profession de maçon. Lors du recensement suivant, en 1896, le chef de famille est journalier. Victor, qui est âgé de dix-huit ans, a déjà quitté la maison et il ne reste au foyer que deux des fils, Albert, 11 ans, et Alphonse, 9 ans. Cinq ans plus tard, en 1901, le père, patron maçon, se retrouve seul.

La classe 1898.

  Victor Adjutor Marie est de la classe 1898. Ce n'est pas un jeune homme tranquille et sans problème. Son dossier militaire nous apprend que, le vingt-et-un avril 1898, le Tribunal Pénal de Caen l'a condamné à 16 Francs d'amende pour vol. Comme Victor est domestique agricole, un hypothèse possible est que l'accusation vient de son patron.

En 1898, comme chaque année dans le canton de Villers-Bocage, le recensement militaire a lieu au mois de décembre. La liste des conscrits est affichée lors des deux premiers dimanche du mois de janvier qui suit. À la fin du même mois de janvier, les conscrits sont réunis en présence du maire et des autorités, et ils tirent au sort le numéro qui décide de la durée de leur service militaire. Puis le Conseil de révision se tient entre les mois d'avril et mai 1899. Victor est déclaré "Apte au service". Il n'est pas, comme le disent les bas-normands, un besot, il mesure 1,68m. Le registre militaire le décrit comme ayant des cheveux et sourcils châtains et les yeux gris-bleus qui éclairent un visage ovale au menton en avant.

Pas de chance au tirage. Lors du tirage au sort Victor Adjutor a tiré le numéro 37, ce qui est "un mauvais numéro", prédisant un service militaire long. Il est effectivement incorporé le 22 décembre 1899 comme soldat de 2ème classe matricule 1960 au 129ème Régiment d'infanterie. Ce régiment est en garnison à la caserne Kléber au Havre. Victor y passe les trois années qui suivent, rythmées par les corvées, les "revues", les manœuvres annuelles en septembre ou octobre, l'arrivée des "bleus" après les manœuvres.

La caserne Kléber au Havre. À droite, l'entrée vue de la cour.
La caserne Kléber au Havre. Entrée du 129e. La musique du 129e. Les cuisines

Trois ans plus tard...

  Le 20 décembre 1902, Victor Adjutor est libéré avec un certificat de bonne conduite et passe dans la réserve de l'armée active, dans l'infanterie à Caen. Il n'en a pas pour autant fini avec ses obligations militaires et il effectue encore deux périodes d'exercices de trois ou quatre semaines au 36ème Régiment d'Infanterie à la caserne Lefebvre au château de Caen. La première période a lieu du 21 août au 17 septembre 1905 et la seconde trois ans plus tard du 5 au 21 octobre 1908, alors que sa compagne Léonie attend leur deuxième enfant. Il est versé automatiquement dans la territoriale au 23ème Régiment d'Infanterie Territoriale le 1er octobre 1912, au terme des 13 ans de sa période d'active.

La caserne Lefèbvre (château de Caen): les fossés, l'entrée, la revue.

1914. Rappelé à l'activité.

  Comme tous les hommes valides mobilisables, Victor est "rappelé à l'activité" par le décret de Mobilisation Générale du 1er août 1914. Suivant scrupuleusement les instructions du fascicule de mobilisation contenu dans son Livret militaire individuel, il part pour rejoindre le 3 août le corps du 23e Régiment d'Infanterie Territoriale à Caen, son affectation dans la Territoriale.

Une affectation tranquille. Victor ne passe pas beaucoup de temps au château de Caen. Dans les jours qui suivent la mobilisation, les hommes sont déplacés et répartis dans divers cantonnements autour de Cherbourg dans le département de la Manche. Les mois d'août et septembre se passent dans l'ennui, avec pour seuls évènements marquants l'arrivée de prisonniers allemands. On ne comprend pas la langue de ces prisonniers, mais l'attitude de certains laisse penser qu'ils sont soulagés. La monotonie de la vie au camp est également rompue par le départ, puis le retour, de groupes envoyés en renfort sur le front. Ces derniers rapportent des nouvelles terribles. Les combats sont horriblement meurtriers.

Le Journal des Marches et des Opérations du régiment rapporte : "Le 4 octobre, le ministre donne l'ordre d'envoyer douze cents hommes des plus jeunes classes et volontaires pour renforcer les différents dépôts de la 3ème Région en vue de leur envoi au front". Victor est affecté avec un groupe de cent hommes en renfort du 28ème Régiment d'Infanterie à Bernay dans l'Eure. Il est rayé des contrôles et arrive au corps le 5 octobre 1914. Il rejoint alors le 18ème Régiment d'Infanterie Territoriale. Ce régiment sera envoyé au front à Hébuterne dans le Pas de Calais, au nord de la France (aujourd'hui les Hauts-de-France).

Dans les tranchées d'Hébuterne.

  Au début du mois de novembre 1914, les soldats complètent et améliorent les tranchées dans lesquelles ils sont installés à Sailly-au-Bois et à Hébuterne. Le 8 Novembre, "les bataillons d'Hébuterne (2e et 3e) continuent l'amélioration de leur organisation défensive, notamment en simplifiant et en agrandissant les communications pour qu'elles puissent être utilisées sans chance d'erreur ni perte de temps par les réserves, même la nuit". Le 9 Novembre, "les 2e et 3e Bataillons sont dans les tranchées d'Hébuterne où ils continuent leurs travaux en construisant un boyau de communications conduisant à une tranchée du 350e Régiment d'Infanterie, les hommes de la 10e Compagnie ramassent environ 900 cartouches allemandes".

Le 13 novembre, le Journal des Marches et des Opérations du 18e Régiment d'Infanterie Territoriale rapporte "Aucune modification pour les tranchées d'Hébuterne toujours occupées par les 1er et 3e Bataillons". Les tranchées françaises subissent les assauts des allemands notamment sous forme de bombardements sur lesquels le journal n'est pas très disert. Un peu plus loin dans le journal on lit cependant : "dans la matinée, à 10 H 30, le soldat Marie Victor de la 2e Compagnie, Matricule 5418, a été tué [...] par des éclats d'obus".

La fiche ci-contre (cliquer pour l'agrandir) résume sobrement les faits et officialise le décès de Victor Marie, mort pour la France le 13 novembre 1914, tué à l'ennemi à Hébuterne dans le Pas-de-Calais.

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