Ma mère, dans la rue, sans son foulard...

Le 7 Juin 2011 par 3 retours » • Partagez » Partagez cet article sur Facebook Partagez cet article sur Google+
Ma grand-mère Judita
Ma grand-mère Judita
à Lubina, 1950

En fait, ma mère ne disait pas qu'elle mettait un foulard pour sortir dans la rue. Elle disait plutôt qu'elle mettait un "fichu". Il n'y avait aucune raison consciemment religieuse dans cette habitude. Je crois qu'elle ne faisait que reproduire un comportement coutumier dans la région qui l'avait vu naître, la Slovaquie, près de quarante ans auparavant. D'ailleurs ses amies originaires de la même région du centre Europe se comportaient comme elle. Il faut se rappeler que la Slovaquie a subi longtemps des influences ottomanes. Faut-il voir là l'origine du port de la šatka (prononcer chatka), c'est à dire du fichu, par les femmes slovaques encore de nos jours, au 21ème siècle, pour les plus vieilles ?


Vieille femme dans la rue à Stara-Lubovna (Slovaquie, 2004)

Ou bien faut-il envisager quelque coutume liée à une des variantes orientales de la religion chrétienne ? Je ne saurais trancher, n'étant expert ni en religions ni en coutumes slaves. Ma mère fréquentait l'église catholique de la ville pour les grandes occasions comme Pâques ou Noël, mais si j'ai bien compris, c'était par défaut, le rite dans lequel elle avait été éduquée, sans doute l'église orthodoxe tchécoslovaque, n'ayant pas d'église localement. Tardivement, elle a aussi fréquenté quelques fois le temple le plus proche.

Jacques est un garçonnet un peu rond âgé de six ans, cheveux blonds formant une mèche en travers du front, soigneusement peignée par Maman. Son petit frère, de vingt mois son cadet, lui ressemble au point qu'on pourrait les croire jumeaux, surtout quand Maman, les habille de la même façon ! On est jeudi, et en ces années 1950 il n'y a pas école le jeudi. Maman vient de dire "on va en courses" en rentrant la chemise de Jacques dans sa culotte courte et en remontant ses bretelles. Elle essuie les genoux et le visage de Petit-Frère avec son mouchoir mouillé d'un peu de salive, ce qui le fait regimber et grimacer. Avant de sortir, elle ajuste un fichu qui lui couvre la tête et qu'elle noue sous le menton. Pourtant, il ne fait pas froid et il n'y a pas de vent. Il y a même un beau soleil quand ils sortent par la grande porte en bois à claire-voie qui ferme le jardin devant la maison. Jacques, marche un peu en arrière, la tête baissée, tout au long des cinquante mètres de trottoir qui séparent la maison de la nationale. Il s'interroge. Les autres mamans, pour la plupart, ne mettent pas de fichu sur la tête pour sortir.

Le sac à provisions dans la main droite, Maman traîne Petit-Frère de sa main gauche. Il voudrait se faire porter mais Maman ne veut pas. "Tu es trop lourd !". Petit-Frère boude et traîne les pieds. Ils arrivent à hauteur de la haie de clématites qui borde le dernier jardin de la rue. Jacques demande : "Maman, pourquoi tu as mis un fichu ?". Maman ne répond pas. Ou peut-être dit-elle simplement : "Bah, pour sortir...". Difficile à dire, car sa réponse a été couverte par la pétarade du moteur de l'auto d'un voisin. Maman n'a peut-être pas répondu, mais elle est sans aucun doute troublée par la question de son garçon. Ce n'est que plus tard - je ne me souviens pas du temps que cela a pris - qu'elle sortira de la maison sans son fichu, comme les autres mamans du quartier.